Alex nous écrit de New-York
Lettre 3
Dear Friends,
C'est aux Vêpres du dimanche des Rameaux que je vous rejoins pour vous partager ces derniers mois de vie à New York.
Voilà maintenant plus d'une année que je suis ici, 14 mois pour être précis. Je commence enfin à me “dépatouiller” avec mon anglais, c'est à dire que je comprends toutes espèces d'accents, à part peut-être celui du Texas, et enfin j'arrive à parler d'autre chose que de la pluie et du beau temps.
Comme vous le constatez une fois encore, j'ai laissé couler ma fidélité à la régulière lettre bimensuelle. Pour cette fois, ce n'est pas le manque d'inspiration, mais le rythme complètement fou de New York qui m'a gardé loin de mes feuilles à carreaux et de mon stylo. Ce rythme, je commence à m'y faire, à y prendre goût. J'aime bien cette façon d'avancer, cet enthousiasme pour passer d'une chose à l'autre et toujours vers du nouveau. Cela dit, j'ai beaucoup de chance d'avoir une communauté, une vie rythmée par des temps de prière. Cela apaise et nous porte, car la réalité de cet air ambiant enthousiaste est très dure à supporter sur la longueur. Il nous coupe vite des relations amicales, de la famille... de la communauté, de la communion. La solitude gagne alors du terrain et tout perd son sens. Je me souviens de cette rencontre faite sur Manhattan, où j'échangeais avec une amie cette joie de partager ma journée avec mes frères et sœurs, à midi ou le soir. J'ai vu soudain mon interlocutrice pleurer. Elle me raconta alors sa solitude, profonde solitude...
“La Mission Points-Cœur, c'est une infusion d'être, c'est à dire infuser de l'être là où il y a du vide, de la solitude, infuser de la vie, de l'amour, de l'Espérance, de la foi, quelques soient les milieux, là où cela manque.”
Père Thierry de Roucy
C'est peut-être ma grande découverte de ces derniers mois. C'est comme une nouvelle partie du charisme qui se donne à moi. J'ai grimpé d'une marche pour comprendre que Points-Cœur c'est donner de l'être, non seulement aux “paumés” du Tiers-Monde, mais aussi à ceux qui ont, matériellement, apparemment tout pour être heureux. Et voilà que le sens de notre présence à New York s'illumine et illumine aussi la présence de la compassion à Genève, à l'ONU, en entreprise, à l'université, en famille etc.
Quoi de neuf?
Les derniers mois ont vu s'écouler plusieurs événements importants. Le premier fut l'organisation de notre premier anniversaire. J'ai pu goûter à la générosité de nos amis. Nous décidâmes de commencer par une Messe d'action de grâce. Après avoir rempli la chapelle de Saint-François, ce fut au tour de la salle paroissiale de voir tous nos voisins et quelques jeunes amis français se regrouper pour un repas entièrement préparé par les cuisinières du quartier.
Le moment le plus émouvant fut le loto. Nous avons organisé cet événement, le bingo comme ils l'appellent ici, car il est l'animation préférée de nos amis. Il n'y avait pas de gros prix mais seulement de la joie et des rires, et ce d'autant plus que le crieur (votre serviteur) jonglait entre l'annonce des numéros en anglais et en espagnol, ce qui, en quelques instants, donna un "treinta y six" "quaranta y two". J'ai dû me faire aider par un ami qui, entre nous soit dit, gigotait d'impatience à venir crier les numéros. Comme il parle beaucoup mieux l'anglais que moi, il criait les numéros en anglais et moi en espagnol. Remarquez que cela ne m'a pas empêché de continuer à me tromper!
Ce mois de décembre, nous accueillions Gonzague, notre visiteur préféré, venu de Rome où il étudie pour passer ses vacances de Noël avec nous.
Pendant une quinzaine de jours, il a partagé notre vie. Il nous a prêché une magnifique retraite. Cependant, ce que je retiens le plus de cette fin d'année, c'est ma veillée de Noël, et paradoxalement, les conditions n'étaient pas requises pour que ce soit “divin”. Je me retrouvais pour la première fois de ma vie à fêter la Nativité sans famille, incluant là ma communauté, sans un grand et bon repas, une Messe de minuit et un bon lit douillet.
Anyway, je me suis retrouvé à passer Noël dans le shelter pour hommes (lieu pour sans-abris) tenu par les Sœurs de Mère Teresa et qui est notre apostolat du vendredi, à “fouiller” nos amis sans-abris, cuisiner des pâtes et du jambon à l'os. C'est pourtant dans cette ambiance, en ce vendredi soir du 24 décembre, que j'ai vécu un vrai Noël.
Les Sœurs me demandèrent d'accompagner trois d'entre elles dans le quartier de Huns Point pour distribuer de la nourriture et des boissons chaudes, des cadeaux, des couvertures et des habits chauds aux gens de la rue.
Situez bien le quartier: au sud du Bronx, là où tous les camions (trucks) viennent débarquer et/ou embarquer leurs containers. Vous n'y trouvez que des entrepôts, des garages, des entreprises de transports, des bars intitulés adults entertainment (divertissements pour adultes)... Le décor fait tout de suite penser à un film sur le narcotrafic avec Al Pacino, John Travolta... typique film genre “Le Parrain”.
Pour vous dire, à chaque fois que je quittais le véhicule pour voir s'il y avait des personnes au bord de la route ou sous les ponts, les Sœurs me disaient: “Tu t'arrêtes là, parce que après, c'est dangereux...” De quoi vous rassurer! Perdu au milieu de nulle part, avec trois petites Sœurs indiennes!!!
J'y ai vraiment vécu Noël, car j'ai vu là le sens profond de l'Incarnation, Dieu qui se fait homme. J'ai perçu toute la pauvreté, la simplicité et la puissance rédemptrice de cette simple présence, auprès de trois petites Sœurs avec un gros van rempli de chocolat chaud, de poulet frit, de maïs et de vêtements chauds, distribuant tout cela à des femmes et à des hommes habillés de vieux tissus déchirés, dormant dans des niches à chiens ou contre des containers de métal, à des prostituées qui attendent une voiture, ou encore à une quinzaine de “Blacks” sortant d'un entrepôt, les mains et les bras enduits de cambouis et les yeux explosés par le crack. Tout ça dans un silence et une paix divine. Eux, remerciant en bénissant le Seigneur pour cette attention si délicate, pour se savoir important aux yeux de quelqu'un. Elles, bénissant chacun en prononçant leur prénom et les assurant de leurs prières. Moi, bouleversé, essayant de saisir dans la mémoire de mon cœur un pur instant de Ciel.
Je pensais rentrer au shelter pour y passer une fin de soirée plus reposante. “Que pouïc!” La fête a continué. Après le repas et la Messe (auxquels je n'ai pas pu participer car j'étais à Huns Point à ce moment-là), nous nous sommes retrouvés au shelter, les gars, les Sœurs et moi. Toutes les Sœurs étaient là. Nous avons commencé par poser le petit Jésus dans la Crèche réalisée par les “sans-abris” la semaine précédente. Les Sœurs chantèrent quelques chants de Noël, puis elles distribuèrent les cadeaux. Chaque personne reçut un paquet avec son prénom inscrit dessus, contenant un sac de couchage en polaire, des gants, bonnet, chaussettes, sweater, et des friandises. Les gars pleuraient. L'un d'eux me dit: “Il y a mon nom dessus, t'as vu, il y a mon nom dessus...”
“Et le Verbe s'est fait chair,
Et Il a habité parmi nous...”
(Prière de l'Angélus)
Décembre s'en est allé en nous laissant sous son manteau blanc. Gonzague rejoignit son séminaire romain pour affronter sa dernière année de théologie.
Nous avons consacré notre mois de janvier à organiser notre fundraiser (soirée de charité), la visite de Père Thierry pour trois semaines et la célébration des premiers engagements d'Agnès, de Séverine et de moi-même au sein de la Fraternité Molokaï. Je n'effleurerai qu'en partie la visite de Père Thierry et le fundraiser, en vous disant simplement que tout s'est très bien déroulé et même que la mesure reçue fut au centuple. Il est bon de passer trois semaines auprès du “dépositaire” du charisme, de cet homme choisi par Dieu pour être son regard bienveillant qui nous éveille toujours plus au bonheur, à notre vocation.
Here I am
Je vais m'arrêter un peu plus sur la journée de nos engagements. C'est au début janvier que nous apprîmes que le 19 février 2005, dans l'Année de l'Eucharistie, nous prononcerions nos premiers engagements dans la Fraternité Molokaï et, pour moi, dans la Fraternité sacerdotale.
Cet événement fut dès le début une immense grâce pour moi. Il m'ouvrit à la reconnaissance de la Présence du Christ au centre de ma vie... cela par la joie, le soutien, la présence de nos amis et les “clins Dieu” de la Providence.
L'enthousiasme commença par notre communauté. Au soir de l'annonce de nos engagements, Aude organisait déjà le scorecard (programme) avec ses deadlines, sœur Blandine avait déjà l'idée du petit carton d'invitation et commençait le fichier Excel pour n'oublier aucun ami. Quant à Cyril, il avait déjà pris sa guitare et fredonnait des hymnes d'entrée et de communion. Nous trois, nous suivions!
L'enthousiasme se répandit ensuite à chaque personne recevant l'annonce de cet événement. C'est au soir du “lundi gras” que la maîtresse des novices des Sisters of Life accepta, aussi spontanément que la question lui fut posée, d'animer la célébration avec sa Communauté. Le mardi suivant, elles vinrent en nombre pour répéter avec trompette, violon, guitare, maracasses, et j'en passe.
Nos amis du quartier, comme nos amis de Manhattan, nous exprimèrent leur joie avec cette même spontanéité en nous demandant en quoi ils pourraient nous aider. Tous nous assuraient de leurs prières, de leur présence et/ou de leur soutien financier. Pour vous dire que le jour même où nous avons appris le coût du repas, nous reçûmes le dernier chèque complétant au cents près la dépense prévue.
Nos petites mamans locales préparèrent des gâteaux, notre amie Carmen fit la traduction des textes en espagnol. Father Michael, notre prêtre, se chargea de commander la nourriture et d'en négocier le prix. Emma commanda les fleurs, blanches, car, nous a-t-elle dit: “J'y pensais la nuit dernière, chez moi, et je me disais qu'elles devaient être blanches, car ce sont des fiançailles!”
Anyway, le jour J, tout fut parfaitement prêt pour les réjouissances.
Woooooou!!!
Comme le Seigneur nous aime et comble nos cœurs! Il m'a donné de saisir, en cette célébration, l'universalité du charisme. Toutes nos réalités de vie étaient présentes, j'entends celle de chaque Point-Cœur de par le monde. Nos amis du Bronx et de Manhattan, en passant de la vendeuse de fleurs de l'angle de la rue au diplomate. Nos amies Memores Domini (laïques consacrées du mouvement Communion et Libération), les Missionnaires de la Charité, les Sœurs dominicaines, les Ursulines, les Sisters of Life, le diacre de l'Eglise évangéliste de la rue d'à côté, quatre prêtres venant chacun de l'un des 4 continents où nous sommes présents. Toute la Terre était réunie dans cette petite église de Saint-François-d'Assise... Indiens, amis des Caraïbes, Sud-américains, Africains, Européens et... Valaisans! Ces derniers n'en furent pas des moindres pour moi car ils attestèrent votre soutien à tous. Ils furent le visage de chacune et chacun d'entre vous me soutenant dans cette démarche...
Depuis cette journée, notre rythme a repris son droit. Cyril a terminé sa mission, il a rejoint sa douce France pour reprendre son travail. Emmanuel, lui aussi Molokaï, est arrivé il y a peu. Il m'a amené un peu d'air suisse puisqu'il a passé quelques mois dans le Point-Cœur de Genève avant d'atterrir à New York.
Je vous embrasse tous, vous souhaitant la Lumière pascale.
God bless you.
Alexandre
Alexandre Morard
Heart's Home John Paul II
St-Francis of Assisi Church
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USA