Alex nous écrit de New-York
Lettre 2
Chers parrains, chères marraines,
Me revoici après de longs mois... de silence. Je vous demande pardon pour cette absence et surtout pour mon manque de fidélité dans la transmission de nouvelles de ma mission. Je vous rassure, tout se passe très bien pour moi dans ma mission et dans ma relation avec Points-Cœur... C'est avec une longue lettre que je vous retrouve, qui se voudrait un résumé de beaucoup d'événements, d'un voyage en Inde et d'un retour à la ville de New York.
Nous sommes vendredi soir... Je me trouve dans le “shelter” (foyer pour personnes sans abri) des Sœurs missionnaires de la Charité (Sœurs de Mère Teresa), à la 145 street, dans le Bronx. C'est le deuxième vendredi que je passe la nuit dans ce lieu d'accueil. Ce nouvel apostolat me réjouit beaucoup. Je me trouve plongé dans un milieu que je n'avais pas encore rencontré à New York. Concrètement, j'arrive pour les 4.00 pm, je suis accueilli par un volontaire qui aide les sœurs depuis 23 ans. Il a actuellement 73 ans, je peux vous dire qu'il connaît les ficelles du métier. Ensemble, nous accueillons les personnes sans abri (homeless). Il faut leur vider les poches, contrôler s'ils n'ont aucun couteau ou sachet de drogue... Cette petite inspection permet de prendre la température, de savoir s'ils ont passé une bonne journée, trouvé du travail. Aujourd'hui, j'ai fait la connaissance de l'impresario de Franck Sinatra... Adorable...
Ensuite ils s'installent dans la salle d'accueil où ils lisent, jouent aux dominos ou encore dorment dans l'attente du repas. Pendant ce temps, je prépare, avec mon collègue, le dit repas et la table. A 5.30 pm, la porte du “shelter” se ferme, personne ne peut plus entrer même s'il est sur la liste des inscrits, à moins d'avoir prévenu les sœurs afin d'obtenir une dérogation de leur part. Les règles sont strictes ici... et tout “shelter” a ses règles. Quand quelqu'un arrive en retard, il n'insiste en principe pas pour entrer. Ici les gens sont habitués à ces règles et, de fait, se tiennent facilement à ce qui est dit et notifié.
Mon partenaire se fait, avant le souper, une grande joie de donner la catéchèse sur une partie de la vie de Jésus (ex: la Nativité, la Crucifixion). Je dois vous dire mon admiration pour ce périlleux exercice car mon collègue y porte un enthousiasme et une vivacité contrastant avec sa physionomie naturelle et surtout avec l'état physique de certains de nos amis. Je reste surpris en bien de l'intérêt général porté à l'enseignement et surtout des nombreuses questions, qui vont du désir de compréhension de tel ou tel rite juif, en passant par la raison de la pauvreté du Christ jusqu'à la différence entre l'âne, le mulet et le cheval (suite à la question “pourquoi un âne à la crèche et pas un mulet...?”
Nous prenons ensuite quelques minutes pour contrôler si tout est prêt pour le service du souper. Cela étant, la cloche sonne, tous se mettent en ligne dans le couloir pour réciter l'Angélus et le bénédicité avant le repas. Après celui-ci, chacun range sa place, se charge de la vaisselle ou de nettoyer le sol, tout cela dans une ambiance bon enfant. Jusqu'à 8.30 pm, temps libre, ensuite tout le monde est en chambre et à 10.00 pm extinction des feux. La nuit est une expérience assez particulière. Je ne sais pas comment celle-ci va se passer mais je peux vous dire que celle de la semaine passée était plutôt mouvementée...
A 5.00 am tout le monde se lève, déjeune et rejoint la rue. Certains travaillent mais la plupart “zonent” dans les rues jusqu'à l'heure d'ouverture du “shelter”.
Je suis bien heureux d'être ici, je peux faire mémoire de mes amis rencontrés à Banc Publique, ce lieu d'accueil de jour où je travaillais l'année avant mon départ. Mais surtout parce que je touche un peu plus à la réalité de cette ville. Je rencontre des visages fatigués, un peu “paumés” qui semblent tous porter cette solitude que le rythme effréné de cette ville n'est pas prêt à accueillir. Je n'ai pas encore pu avoir beaucoup d'échanges avec eux car mon collègue a beaucoup de choses à me raconter. J'essaie donc de vivre une amitié avec eux dans le service. J'adoucis un peu le règlement en prenant le temps de leur dire quelque chose de plus que “la règle est comme ça...” ou en faisant la vaisselle avec eux... ou encore en jouant aux dominos.
Je confie à vos intentions ce nouvel apostolat afin que là aussi les fruits de la présence soient la force, l'espérance, la confiance... et l'amour.
Depuis la dernière lettre
Bien, introduction faite, tâchons de remonter le temps... Je vous laissais aux portes du printemps avec des nouvelles du quartier plutôt hivernales. Depuis, bien de l'eau a coulé de ces fameuses bornes hydrantes new-yorkaises qui, à chaque coin de rue, déversent généreusement leur contenu pour la joie des enfants.
Notre apostolat a grandi, notre communauté aussi et bien sûr moi j'ai suivi. Avec l'arrivée du soleil, les rues se sont réchauffées, nous permettant enfin de découvrir ces voisins restés cachés pour cause de rigueurs hivernales. Quel soulagement pour nous!
Nous avions enfin l'espoir d'avoir un peu plus d'amis, et surtout d'avoir cette joie de jouer avec des enfants. Ces derniers prirent la place des visages de nos “homeless” qui venaient se réchauffer avec un café ou un thé dans le “store front”. Nous y jouions avec des jeux de société, des puzzles, sans oublier les dessins.
Quelquefois, il nous est arrivé d'accueillir plus de 20 enfants du quartier. Malheureusement, cela n'a pas pu durer. Nous avons décidé de fermer le “store front” car les risques de diffamation et de procès devinrent notre épée de Damoclès quotidienne.
Concrètement, il ne nous était plus possible d'accueillir les enfants sans établir des règles de comportement, sans faire signer des décharges de responsabilité auprès des parents. Si un enfant se blesse en tombant et qu'aucune décharge n'a été signée, les parents peuvent vous poursuivre. Mais aussi et surtout, nous prenions le risque d'être accusés de violence ou d'abus sexuel. C'est une réalité bien présente et les enfants eux-mêmes la connaissent bien et s'en servent.
Un jour, alors que Cyril s'approchait d'un enfant, de mauvaise humeur parce qu'il avait été grondé à cause de son mauvais comportement, il se vit prévenir “you can't touch me” (tu ne peux pas me toucher).
Nous vivons dans une société suspicieuse et peureuse. Dès que les questions dépassent l'intérêt des conditions météo, vous êtes soupçonnés de quelque chose. Nous ne pouvons poser la main sur la tête d'un enfant, nous ne pouvons le porter, le chatouiller sans la présence de l'un de ses parents.
Tout le monde refuse le contact par peur de rencontrer des difficultés. Certaines personnes nous ont clairement dit qu'elles ne voulaient pas avoir de relation d'amitié avec leurs voisins, “c'est le meilleur moyen pour prévenir les problèmes”.
C'est donc dans un contexte douloureux pour nous que l'été a débuté. Nous avons vu s'effondrer plusieurs tentatives d'apostolats avec les enfants auprès d'autres organisations. Notre insistance dans la prière fut écoutée et exaucée. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, les rencontres s'accélérèrent dans la rue. Des lieux providentiels pour l'apostolat se présentèrent à nous. Aujourd'hui, nous avons un apostolat fixe par après-midi.
- Mardi: Nous visitons des personnes âgées vivant dans des
appartements situés dans une même résidence.
- Mercredi: Nous passons notre après-midi dans un centre pour
personnes ayant le VIH.
- Jeudi: Nous continuons à patienter avec des amis du quartier,
dans la file qui nous conduit à la distribution de nourriture. Nous
visitons aussi les patients qui font un bref séjour dans un hôpital du
Bronx.
- Vendredi: Ce sont les patients, en long séjour, d'un autre
hôpital que nous visitons. A 3 heures de l'après-midi, un garçon se
rend chez les Missionnaires de la Charité pour passer la nuit au
“Shelter”.
- Samedi: Après-midi, basket-ball avec les jeunes du quartier, sur
le “playground” du coin. Pour deux d'entre nous, il y a l'aide à la
catéchèse de la paroisse. Et enfin, le soir, c'est le “youth group”
(groupe de jeunes qui se rencontrent pour avoir des activités en
commun.) Trois d'entre nous y vont.
- Dimanche: Il est plutôt consacré à l'accueil, à la maison,
d'amis travaillant en semaine.
A côté de ces apostolats fixes, nous continuons de visiter les familles, les personnes seules et les malades. Je vous confie une petite souffrance vis-à-vis de la communion entre eux et vous par mon intermédiaire. Il ne m'est plus possible de citer les prénoms de nos amis. Une loi sur la confidentialité nous l'interdit sous peine d'être poursuivis et condamnés. Il vous sera donc difficile de suivre le parcours de chacun en retrouvant des prénoms. Je préfère ne pas utiliser des prénoms de substitution, je me perdrais dans leur attribution respective, d'une lettre à l'autre.
Ces visites auprès de nos amis se vivent principalement chez les Sud-Américains. Ils ont une intuition profonde du sens de notre présence et sont toujours prêts à nous accueillir. Ce n'est pas le cas avec nos amis afro-américains. Nous avons une profonde relation avec l'un d'entre eux et pouvons parler des heures avec lui, mais toujours sur le pas de sa porte.
La joie que je trouve dans cet apostolat est aussi forte qu'en Equateur. Elle me comble. Dernièrement, j'ai rencontré une dame à la paroisse, elle m'a invité à lui rendre visite, à elle et à sa mère malade. En fait, ce sont deux dames très malades que nous avons découvertes. La première a de sévères troubles psychiques et la deuxième est âgée et diabétique. L'amitié se faisant, la maman a osé demander s'il serait possible de l'amener à l'église en chaise roulante pour recevoir le sacrement de la Miséricorde (confession), la communion, et revoir la communauté dont elle est absente depuis deux ans.
J'eus l'esprit de lui proposer une confession à la maison... Quelle joie de la voir si heureuse d'accueillir un prêtre pouvant rayonner son ministère dans un petit appartement noyé dans la masse d'une centaine d'autres, auprès d'une vieille dame si désireuse de Dieu, et dont personne ne se rappelait même l'existence. Depuis, nous sommes allés la chercher un dimanche matin pour qu'elle puisse assister à la messe. J'eus les larmes aux yeux quand une grande partie des membres de la Communauté se sont approchés d'elle pour lui dire leur joie de la voir à nouveau parmi eux.
Mother India
Vous avez sans doute pressenti une grande joie dans ma première lettre... Mais mon long silence a dû vous laisser dans le doute ou du moins dans l'interrogation quant à ma place dans Points-Cœur. Je vous demande encore pardon pour ce silence.
Sachez que dès mon arrivée ici à New York, je me suis senti plongé dans une aventure incroyable. Tout est bonheur, depuis le jour de mon arrivée. Je me sens à ma place, il ne fait aucun doute que je suis à ma place. Le fait que je cherchais ma vocation, le lieu où je puisse donner du fruit n'était une confidence pour personne. New York, les personnes qui m'ont aidé à éclairer mon chemin, et surtout la réalité de la vie Points-Cœur, m'ont poussé à dire oui à un engagement à plus long terme au sein de l'œuvre. Après une mûre réflexion, j'ai donc demandé à Père Thierry d'entrer dans la Fraternité Molokaï. Il s'agit de la branche des consacrés laïcs dans l'œuvre. Ma demande a été acceptée et je suis, depuis janvier, au service de Points-Cœur pour le reste de ma vie.
Cette nouvelle réalité de vie m'amena à aller en Inde cet été. Effectivement, était prévue au Jardin de la Miséricorde, — là où notre cher Père Jacques Bagnoud travaille — une rencontre de tous les consacrés à Points-Coeur, c'est-à-dire tous les Molokaï. Nous sommes partis à trois de New York, Agnès, Séverine et moi. Séverine a aussi entendu l'appel à la consécration. Nous avons donc retrouvé notre nouvelle famille en Inde. Ma toute première joie, et surprise, fut d'apprendre que Père Thierry m'accueillait non seulement dans la Fraternité, mais dans la branche sacerdotale de celle-ci. J'eus enfin la réponse à mon désir d'être ordonné prêtre de l'Eglise catholique.
Ensuite, ce fut bien sûr la vive émotion de revoir des amis très chers: Père Jacques, Père Antoine, Père Paul, Hugo, Paola... Et de découvrir de nouveaux visages...
Nous avons passé notre première semaine au Jardin de la Miséricorde, découvrant le lieu de vie de Père Jacques, de Bernard, la réalité de la vie à la ferme, l'inculturation face à la culture indienne. Nous fûmes introduits dans cette culture par des amis installés depuis longtemps dans ce pays. Le premier, Brother Mani, Petit Frère de Jésus, d'une communauté indienne, nous introduisit à sa propre découverte de la richesse de la culture indienne. Ensuite, le Père Pierre Ceyrac nous révéla la beauté de l'Inde au travers de sa dimension spirituelle, transcendantale, de son désir de rencontrer l'Etre. Puis Père Dominique, Frère de St-Jean, nous parla plus des dimensions théologiques indiennes et catholiques.
Nous avons profité de cette rencontre pour nous présenter les uns aux autres. Chacun a pu parler de la réalité de son pays: du Brésil, de l'Argentine, du Liban, de la Thaïlande, du Vietnam, des USA, du Kazakhstan, et de bien d'autres.
Après ces trois jours, nous sommes tous partis pour une semaine de retraite en silence. Wooww!! Pendant ce temps, nous avons approfondi nos liens dans le silence et la prière. Nous avons cherché à nous rencontrer sur une unité, un point commun plus fort et plus solide que la parole. Père Thierry profita de nous introduire davantage à notre charisme, à notre réalité de vie consacrée. Entrer comme ça dans l'intimité de plus de 50 personnes, je vous avoue que c'est assez surprenant. J'ai vraiment découvert une profonde fraternité avec ces personnes que je ne connaissais pas, ou peu, à peine une semaine plus tôt.
Cette expérience m'a vraiment consolidé dans ce fait que en Christ, nous sommes unis.
Puis, après ce temps de Résurrection, nous nous sommes retrouvés au Jardin de la Miséricorde pour débuter quelques réflexions sur notre avenir et enfin vivre quelques expériences culturelles. Nous nous sommes donc séparés en petits groupes pour vivre un pèlerinage, quelques jours dans un village, dans un Point-Cœur, ou bien rester en silence sur une montagne sacrée.
Je suis reparti pour New York avec un profond respect pour l'Inde et sa culture, avec une action de grâce continue pour cette fraternité, cette amitié découverte et approfondie avec mes sœurs et frères, avec l'envie, le désir d'approfondir ma vocation, qui est “le don de soi-même pour les hommes”.
Je me confie bien à vos prières.
Retour à New York
Encore quelques mots sur cet été. Durant mon absence, Lucie est venue de France pour soutenir Sœur Blandine, Cyril, Aude et Clément dans leur Mission. Deux valaisannes, Sandra et Aline, ont passé quelques jours à la Maison. Elles ont pu profiter de découvrir notre vie et notre apostolat. Elles ont également fêté le 1er août avec la communauté suisse de New York. Elles ont marqué la communauté par leur joie, leur générosité et leur enthousiasme.
Thibaud, jeune Français, est venu pour six mois faire un stage d'étude. Il remplace Clément pour la partie administrative et pour la diffusion de l'œuvre aux USA. Clément nous a quittés pour le nouveau Point-Cœur Maurice Zundel de Genève.
Le lundi 4 octobre se déroulait notre deuxième soirée de charité à la résidence du Consul Général de Suisse. Ce dernier, avec son épouse, nous ont généreusement soutenus pour l'organisation de cet événement. Je fus autorisé à prononcer un petit discours en anglais devant 80 de nos amis venus nous connaître et nous soutenir...
Je termine en vous confiant l'âme de notre ami François-Léonard (cf. dernière lettre) qui a rejoint le Père.
Je vous reste uni par la communion. Prenez soin de vous à l'entrée de la saison hivernale.
Alexandre
Alexandre Morard
Heart's Home John Paul II
St-Francis of Assisi Church
1544 Shakespeare Avenue
BRONX - NY 10452
USA