Alex nous écrit de New York
Lettre 1
(Une femme pauvre à Maurice Zundel)
Bonjour chères marraines, chers parrains, amies et amis, chère famille,
Nous voici à nouveau réunis pour grandir ensemble dans cette mission... plutôt dans cette amitié, ce lieu qui nous correspond tellement. Qui nous attire ensemble vers une réponse, une Présence qui nous paraît totalisante, où il semble que, enfin, nous touchons la Vérité.
Merci pour votre présence, votre générosité en prières et en biens matériels qui m'aident tellement à vivre mon quotidien.
Le Bronx
Pour bien se retrouver, il serait bien de commencer par se situer!! Le Point-Cœur Jean-Paul II se trouve dans le Bronx en ville de New York. Le Bronx est un des 5 “districts” de la ville (Manhattan, Queens, Staten Island, Brooklyn). Notre adresse se situe dans la partie sud du Bronx, la partie considérée comme la plus pauvre. La maison est bien placée. Proche d'une autoroute et de plusieurs stations de métro, elle est entourée par deux grandes avenues qui conduisent au nord de l'île de Manhattan et à Harlem. Nous sommes à une demi-heure de tous les lieux intéressants pour nous.
Le climat est très particulier. Un jour, il peut faire 12-13 degrés et le lendemain en dessous de zéro, avec de la neige dans la journée puis à nouveau une vague de chaleur. Je vous avoue que je me suis quand même acheté une veste de plumes d'oies car la température est descendue à moins 31 degrés. Ces variations sont assez fatigantes. De plus, ici, les maisons sont chauffées pour y vivre en t-shirt, voyez le contraste entre l'intérieur et l'extérieur!!
Mon quartier est un quartier semblable à tous les quartiers où Points-Cœur s'installe. Mes rues n'ont rien à envier à celles de la Isla Trinitaria de Guayaquil. Je veux dire par là que le fait que je sois en mission aux Etats-Unis n'enlève en rien à la pauvreté et à la souffrance que l'Homme vit. Je prends même le risque de dire qu'ici cette souffrance n'est que plus forte, plus profonde. Le contraste entre ce que le pays propose, offre et ce qu'une partie de la population vit est tel qu'il semble n'être qu'un abîme. Mère Teresa disait que “NY est la ville de la compassion”. Dans cette réalité “super”-multiculturelle, où je rencontre tout ce que le monde porte de cultures, de personnes, d'idées, de langues, je découvre comme en concentré la souffrance profonde de l'homme.
J'éprouve vraiment le sentiment d'être au coeur du monde, au coeur de la souffrance humaine. Les confidences de Larry, notre ami chinois, celles d'Arsenia, afroaméricaine, celles de Francois-Léonard, burkinabé, celles de Yessenia, dominicaine, me font toucher à tous les cris que l'humanité porte en son sein. Je vous avoue que cela me coupe un peu le souffle, que je me demande un peu pourquoi, moi, j'ai cette grâce d'être ici et de pouvoir vivre le charisme de compassion dans le lieu même où se concentre la souffrance de l'humanité.
...Mystère de l'élection!... C'est sûr, j'ai de plus en plus conscience que j'ai été choisi et ce choix n'est rien d'autre que de la Miséricorde puissante Dieu. C'est sûrement que le seul moyen pour que je convertisse mon regard et mon âme à l'Amour était celui-là, d'être envoyé ici. Celui de venir au centre, au Cœur à Cœur entre l'Amour et la souffrance. De la pure gratuité!!! Ce Point-Cœur où tout le monde rêvait de venir, j'y suis pour ma simple conversion... Tiens, “mange ta galette” que je me dis...
Donc mon quartier n'a rien à envier aux autres, vous disais-je! Seule l'architecture des édifices est différente, elle donne l'impression que l'on peut y vivre décemment... Je me retrouve avec des latinos qui dansent sur la même musique qu'en Equateur, qui mangent la même chose... Je me dis que ça va être facile de vivre ici parce que je connais déjà cette réalité... Après tout, un Mexicain, un Portoricain ou un Equatorien, c'est à peu près pareil... Ça parle la même langue... Non?
Et si je descendais plus bas...
En fait, la seule chose qui n'a pas changé, qui n'est pas différente, c'est mon regard. Et quel regard... rempli de déterminismes. Quel regard, qui rend tout anonyme, qui emprisonne au lieu de libérer, qui juge au lieu d'aimer.
Là, depuis quelques jours, je me dis: “Mon cher Alexandre, t'es mal parti dans ta conception et ton interprétation des choses. Tu saisis la réalité que tu vois seulement en partant de toi et de ce que tu crois savoir ou que tu veux voir.” Aie! Combien cette volonté propre qui veut déterminer les choses en partant d'elle-même est meurtrière...
C'est peut-être Mary qui m'en a le plus dit sur mon regard. Elle que j'ai un peu trop vite classé dans une de mes catégories genre “schizophrène-truc” ou genre “avec elle c'est impossible”.
Mary est gravement malade. Elle habite dans un centre qui accompagne et soigne les personnes en fin de vie. Tous les samedis matins, nous y allons pour rencontrer nos amis et avec eux participer à la Sainte Messe. De tous ceux que nous rencontrons, elle était la seule à ne pas nous parler ou même à ne pas se laisser toucher la main.
J'ai bien vite fait de ne plus m'approcher d'elle et de la saluer de loin, elle qui ne me regardait même pas (pensais-je).
Et puis, ce samedi, je me suis retrouvé assis à côté d'elle. Et là, elle m'a tendu la main. Elle m'a dit bonjour et beaucoup d'autres choses avec un large sourire, elle m'a même fait une bise. Je lui ai répondu, bien que je ne saisissais pas trop ce qu'elle me disait. Puis elle m'a suivi au chant d'entrée lorsque je me suis mis à frapper dans mes mains. Elle s'est levée pour recevoir la bénédiction du prêtre lors de la communion. Lui, n'ayant pas suivi son ouverture, est resté dans l'impression qu'elle n'aimait pas être touchée et regardée et est passé à côté d'elle. Alors, toute refermée, elle s'est assise en baissant la tête. Soudain, stupeur! En une fraction de seconde, je réalise combien un regard peut tout faire basculer. Poussé par cette prise de conscience, je m'avance jusque vers le prêtre pour lui demander de venir bénir Mary. Il ne comprend pas trop et me dit qu'elle n'aime pas être touchée...
Enfin, il la bénit et là, comme les premières fleurs du printemps sous le soleil, elle relève la tête tout en laissant éclore son plus beau sourire.
...Je pourrai vous dire plein d'autres choses sur mon quartier mais la description de sa physionomie ne nous laisserait pas entrevoir sa beauté. Notre regard serait stoppé net par notre conception imagée. Je prends le risque de vous laisser le découvrir au fil de nos échanges et nous laisse pour ce qui le concerne sur cette phrase de Maurice Zundel: “Que Dieu vous soit neuf chaque matin”.
La communauté
Me voici à nouveau plongé dans la joie de la vie communautaire. Elle me manquait, cette vie qui demande beaucoup mais qui offre ô combien plus. J'y grandis beaucoup dans la découverte de qui je suis profondément. J'y découvre mes passions, ce qui fait ma joie mais aussi ce qui est plus trouble, voire carrément ténèbre. Je me confronte bien à la réalité de ma condition humaine, à ses limites. Cependant, c'est vraiment dans ces limites qu'il m'est donné de vivre la Miséricorde. En ce sens, la communauté est le lieu par excellence du réalisme, ou plutôt de l'accueil de la réalité dans toute sa dimension. La réalité (surtout dans la Miséricorde) prend le visage d'Aude, d'Agnès, de Sœur Blandine, de Clément, de Cyril, de Séverine. Chacun sait si bien me révéler à moi-même et surtout me révéler que ce n'est pas ma mauvaise humeur, ma faiblesse, mes gros mots, ou que sais-je, qui me déterminent, qui feraient de moi un être appréciable ou non selon l'intensité de ces états. Mais bien le fait que nous croyons tous que le cœur de l'homme est bon, que “ses racines sont devant lui” (Zundel). C'est d'ailleurs peut-être cette espérance qui nous pousse à être ensemble.
Notre communauté est toute colorée de visages différents, que ce soit par nos expériences de vie, nos origines ou dans l'expression quotidienne de notre appartenance spirituelle au charisme.
Nous sommes sept. Sœur Blandine (servante de Jésus et Marie), Cyril (Ami des Enfants), Séverine (Amie des Enfants), Agnès (postulante Molokai), Aude (Fraternité Maximilien Kolbe), Clément (Frat. Maximilien Kolbe).
Soeur Blandine: Presque aussi valaisanne que moi après ses trois semaines de vendanges l'automne passé à Savièse. Elle m'aide beaucoup à promouvoir la Suisse ici à NY. Elle est notre regard contemplatif et nous apprend l'émerveillement quotidien. Elle nous est généreusement confiée par sa communauté pour prendre soin de nous et de notre chemin de fondation (merci les petites soeurs SJM).
Cyril: Le poète et comique de la maison. Il allie le verbe et le rire pour notre plus grande joie... Parfois, il y rajoute quelques notes de “piking” avec sa guitare pour animer nos soirées communautaires. Il est la petite clef de beaucoup de nos amitiés, sa simplicité et sa maîtrise de la langue de Shakespeare (ajoutées aux qualités précédentes) ouvrent beaucoup de coeurs. Je vous le confie car il a dû rentrer en France pour un petit problème au genou. Rien de grave, son retour est prévu pour début avril.
Séverine: Je la verrai bien avec un nez rouge toute la journée... Elle nous “bluffe”. Voilà trois semaines qu'elle est là et elle maîtrise déjà son anglais. Ah, elle aussi m'est d'un bon soutien pour la promo du pays puisqu'elle connaît l'Hospice du Grand-Saint-Bernard pour y avoir passé beaucoup de temps...
Agnès: Nantaise d'origine (je le dis volontairement ainsi pour ne pas dire Bretonne, car nous n'avons pas encore déterminé entre nous si Nantes est Bretonne (et donc si Agnès l'est aussi))... (Ok...chers amis Nantais, c'est juste un peu d'humour...). Bref, Agnès nous apporte la sagesse indienne qu'elle a reçue lors de sa première mission avec Points-Cœur. Elle a aussi dû rencontrer le Père Paul de la Croix car elle vit pleinement cette phrase qu'il aime dire: “Si ce que tu as à dire est plus beau que le silence, dis-le”. Elle est adorable d'attention pour chacun d'entre nous et s'applique à nous cuisiner de merveilleux petits plats. Elle a décidé de consacrer sa vie à l'œuvre en postulant à la Fraternité Molokai.
Aude: “Mère” fondatrice... C'est à sa présence que nous devons la nôtre... Cela va faire bientôt une année qu'elle est présente ici. Arrivée toute seule avec deux adresses en poche, elle (et l'Esprit-Saint) nous ont trouvé une “big” maison, tous les meubles qui vont avec, obtenu tous les visas nécessaires, ouvert toutes les portes de l'Eglise locale et nous ont offert plein d'amis. Nos amis aiment à dire d'elle qu'elle est “punchy”, comprenez qu'elle fait le forcing. Son engagement est particulier puisqu'elle le vit par le biais de la Fraternité Maximilien Kolbe. C'est une “frat” qui regroupe des personnes qui, comme la plupart d'entre vous, ont une vie “normale”, enfin, pas consacrée. Simplement, elle essaie dans son quotidien de vivre le même charisme que nous. Elle vit avec nous et participe à notre vie communautaire le soir et le week-end. A côté de son travail, elle continue à oeuvrer pour le développement de l'oeuvre aux USA. Elle nous donne beaucoup de courage par son énergie et son engagement. Elle nous aide aussi à entrer vraiment dans la culture américaine puisque quotidiennement elle côtoie cette culture au travail.
Clément: La pile à l'uranium de la maison. Serait-ce parce qu'il est le plus jeune? Il ne s'arrête jamais, dirais-je, ou plutôt il bouge tout le temps. Il nous élève par la simplicité de ses jeux et de son regard. Toutes les deux phrases, il me fait rire en plaçant “Doo Marge des donuts” (cf les Simpson, dessin animé américain). Après son retour du Pérou (mission Points-Cœur), il s'est engagé dans la Frat Maximilien Kolbe. Le voilà ici pour un stage de fin d'étude. Il travaille pour le développement de l'oeuvre, particulièrement la diffusion. Comme Aude, il vit avec nous.
La Mission
Elle commence bien. Par le biais de la paroisse et de Father Michael (notre prêtre), nous avons rencontré beaucoup de personnes, de familles du quartier. Les samedis, nous visitons nos amis du Woody Crest Center, le lieu où vivent Mary, Stéphanie, Loyd, Daniel, Miguel, José, Pedro, Victor. Les mardis après-midis, nous visitons le building "Antonia Diaz Appartement". Ce sont des petits appartements qui accueillent des personnes seules de plus de 55 ans. C'est une joie pour nous d'y aller. La présence de Dieu s'y vit d'une manière particulière. Nous y rencontrons Arsenia qui est sourde et qui parle l'anglais avec une espèce d'accent venu du fin fond de la cambrousse. Incompréhensible!! Eh bien, à chaque fois, nous comprenons tout ce qu'elle nous dit. Moi qui n'arrive pas à saisir un seul mot de Father Michael, qui pourtant fait de gros efforts pour être compréhensible!
Le jeudi après-midi et le vendredi, nous ouvrons le “store front”, notre permanence. Comme nous ne pouvons accueillir des enfants à la maison, nous le faisons dans ce lieu. Nous y offrons du café, du thé et du chocolat chaud. Nous accueillons pas mal de homeless (personnes qui vivent dans la rue). Les autres après-midis, nous visitons les familles et les amis du quartier. Les matins sont, eux, consacrés à notre vie de prière et au jardin derrière la maison.
Très chers tous, je vous laisse sur cette phrase de Père Thierry... et quelques intentions de prières. God bless you.
“Nous sommes envoyés dans d'autres pays pour jouer aux cartes avec les enfants. Mais quand nous essayons de poser un regard différent, nous voyons que nous ne sommes pas uniquement en train de jouer aux cartes avec eux. Par notre amour nous les sauvons.”
(P. Thierry, rencontre avec CL USA, le 26 juin 2003, NY)
Je vous confie:
- Yessenia et ses trois enfants, Christopher, Camillo et Joseph.
- Gregory, pour son état de santé. Après une hémiplégie, il se
retrouve sans ressources et dans une situation délicate quant à savoir
comment il va continuer à vivre sans aller à la rue.
- François-Léonard, transféré d'un hôpital à l'autre sans en
connaître les raisons; il se retrouve à patienter sans aucun soin par
manque de sécurité sociale.
- Yvonne, notre Ivoirienne qui se bat très fort pour trouver du
travail, pour son genou qui lui fait très mal et afin qu'elle reçoive
ses documents d'assurance pour qu'elle puisse se faire soigner.
- Jorge et Melissa, en action de grâce pour le mariage.
- CFR Franciscan Community, pour les premiers voeux de 12 frères
franciscains dont frère Saint Clair Pio, notre ami.
- Enfin, pour notre mission et notre inculturation...
Alexandre Morard
Heart's Home John Paul II
St-Francis of Assisi Church
1544 Shakespeare Avenue
BRONX - NY 10452
USA