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Alex nous écrit d'Équateur (6)

Point-Cœur San Jeronimo

Guayaquil, Équateur, début octobre 2002

Nous voici tous deux aux prémices de l'hiver, hiver équatorien pour moi, bien chaud, hiver Suisse pour toi, bien froid (?), mais surtout, prémices d'une rencontre toute proche, d'un partage plus concret direct. Prémices aussi d'un au revoir pour moi, d'un éloignement (physique) de ce(ux) qui consitute(nt) un “bons gros” bout de ma vie. Prémices d'une grosse larme et, en même temps, d'un immense sourire du cœur...

Nous y voici donc tous deux à la fin de cette aventure “équatorienne” qui n'est que le début, la porte ouverte sur l'aventure de la vie... Je compte cependant ne la terminer, en ce qui concerne mes lettres, que quelque temps après mon retour en Suisse...

Je suis partagé entre mes petits ou parfois gros pincements au cœur, mes quelques pensées de retour, un regard posé sur ces traces de pas vécus et cet Équateur, ce Guayaquil, cette Isla, notre barrio qui continuent tranquillement leur rythme sur le chemin de la vie.

Le seul événement qui vient modifier ce rythme est la campagne électorale (je te rassure, c'est pas pour moi...) qui secoue tout le pays. Le 20 octobre sera un jour important pour tous les Équatoriens, jour d'élection du futur nouveau président de la République. C'est un moment d'ébullition, de “cuisine familiale” bien fort... qui fait souffrir la majorité des Équatoriens. Cette campagne électorale ravive, au pays entier, ses souffrances profondes, la corruption, la lutte du pouvoir, la division des classes socio-culturelles, l'abus de pouvoir, le mensonge, la cupidité. Nos amis nous disent, bien affligés, que c'est la course aux millions car, sur douze participants, un seul se remplira les poches. C'est que la richesse naturelle de l'Équateur attire, attire beaucoup...

Dans cette désillusion de ne pas voir quelqu'un reprendre les rênes du pays en main pour le bien public, nos amis profitent et se réjouissent à plus court terme. Cette campagne leur offre l'avantage de repeindre leur maison, de recevoir des habits, des soins et une aide sanitaire, ou même l'amélioration ou réfection de leur casa, tout ça aux couleurs d'un parti, mais pour eux peu importe...

Notre île trinitaire prend quelque allure de jaune et rouge, couleurs du parti municipal, c'est peut-être le seul moment qui me prépare, comme Suisse, à un peu plus de conformité...

Dans ce tumulte électoral, je continue ma mission, ou plutôt j'apprends que je dois continuer... je t'avoue que je la voyais un peu “relaxe” cette “fin” de mission, mais oublie... j'apprends aussi à rire de mes illusions et à apprécier “au jour le jour”.

Je me suis retrouvé le seul “ancien” avec que des “nouveaux” Amis des enfants. Emeline et Virginie nous ont rejoints, laissant la France pour quatorze mois. Puis est arrivée Viviana directement d'Argentine, pour deux ans et enfin, Clément de Paris pour quatorze mois (pour l'instant, il dit). C'est pour moi une nouvelle découverte de la vie communautaire. Je ne suis plus accueilli mais j'accueille et ce n'est pas tout à fait la même chose. Accueillir dans la tradition ou l'histoire que tu as vécue durant plusieurs mois, de nouveaux visages, caractères, dons, etc... c'est du “boulot”... pas tous les jours facile certes, mais au bout du compte extrêmement riche en découverte, en partage, en pardon, en gestes simples d'amour... À travers cette expérience communautaire, il est clair pour moi que l'amour se donne, se vit, se travaille, se construit, se renouvelle, s'approfondit à chaque instant de ma vie, chaque jour et qu'il ne peut faire l'économie d'attendre un geste premier venant de l'autre, il doit être le fruit d'un effort quotidien et personnel du premier pas, du désir profond et humble d'aimer en premier.

Dans ce “renouveau” communautaire, nous avons partagé avec nos amis un temps fort en difficultés. Tamara et sa famille se sont réjouis de courte durée de leur nouvelle maison. Quelques jours après ma dernière lettre, ils ont dû déménager à cause de problèmes bien graves avec leurs voisins. Nous avons vu partir le même jour toute la famille, leur présence manque ici. Seul Letty est restée puisqu'elle vivait avec son compagnon, fils des voisins concernés.

Nous avons revu Tamara et Jonhatan, ils vivent à Fortin, à une heure de bus de la Isla. C'est un quartier qui se situe dans les collines en dehors de la ville. Les gens y vivent bien car le responsable du quartier maintient l'ordre en faisant sa police... J'y suis allé avec Sergio le jour du serment au drapeau qu'on fait les enfants à leur école.

Nous nous sommes rapprochés de Letty qui, pour des raisons de violence conjugale, a quitté la maison de ses beaux-parents, y laissant son compagnon.

N'ayant aucun moyen pour survivre, elle est venue nous trouver, ce fut pour nous la grâce de percevoir la générosité et solidarité de nos amis. En deux jours, nous avons trouvé une petite cuisinière, de la nourriture, une lampe de chevet, etc... Letty a pu se concentrer sur elle-même, ses besoins, ce qu'elle voulait sans devoir trop se préoccuper de trouver à manger ou autre. Aujourd'hui, son compagnon l'a rejointe dans la maison que ses parents (de Letty) ont quittée. Ils tentent de reconstruire la confiance déchirée, elle a clarifié ses désirs et besoins, et lui, met sa volonté pour accueillir et l'aimer non pas comme il la veut mais comme elle est. J'ai été particulièrement présent dans ce qu'a vécu Letty et ça reste pour moi une grande leçon d'amour. Je t'avoue que dans ce chemin avec elle, j'étais plus souvent du côté de l'idée qu'elle laisse de côté son désir de retourner avec son ami. Je ne comprenais pas bien cette force qui la poussait de nouveau à essayer, malgré tout, de vouloir aimer... J'ai été presque désespéré d'avoir pu mettre en place un réseau d'aide et la voir, par toutes les excuses possibles, le rejeter. Nous en avons beaucoup parlé en communauté et surtout prié. La réponse est tellement belle d'espérance: “L'amour excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout.” (1Co 13,7)

Le même jour que Letty, est partie de sa maison Cathy, sa maman, sa sœur et son frère ont fuit la leur. Ils ont passé la nuit au Point-Cœur. Les difficultés que Cathy a avec son papa se sont envenimées sous l'effet de l'alcool. Elle a dû fuir car il voulait la frapper et même bien plus... La maman de Cathy a décidé de s'en aller. Ils vivent maintenant dans une autre maison et elle veut aussi quitter le quartier pour habiter avec la tante des enfants.

C'est, là aussi, une leçon d'espérance, que du haut de ses presque douze ans, son cœur nous offre. Malgré la souffrance, elle continue à croire fermement en la vie... Elle sait si bien être notre rayon de soleil avec ses sourires et ses rires aux éclats. Elle offre son énergie pour aimer, rire, courir, en bref elle donne vie partout où elle passe...

Comme à Points-Cœur il n'y a pas trop de place pour le prévisible, voilà-t-il pas qu'un beau jour de septembre, Guayaquil voit arriver un deuxième Ayentôt. Nous avons eu la grande joie d'accueillir Lino Morard pour quelques jours de passage. Le temps fut bien court pour reprendre l'oreille à l'accent et aux expressions, partager quelques souvenirs et me rassurer que rien n'avait trop changé dans mon p'tit village.

Cette présence m'annonce le temps arrivé de penser sérieusement à ma despedida. Mais avant, il faut encore préparer la venue de Père Antoine, notre visiteur et celle de Père Thierry, notre fondateur, qui visite pour la première fois le Point-Cœur d'Équateur.

C'est une grande grâce pour moi de partager mes derniers jours de mission avec notre fondateur. J'aimerais plutôt dire avec notre Père, car dans cette histoire de famille, c'est la place qu'il a dans mon cœur. Celle de celui qui offre la joie et l'opportunité de faire les premiers pas, qui est présent, par ses lettres, ses prières, à nos chutes, à nos joies. Place de celui qui corrige avec amour les erreurs, qui encourage par la confiance et la foi les pas de chacun, qui offre ses expériences d'amour... Celui qui a diffusé cette partition Points-Cœur, cet hymne à la vie...

Et comment pourrait-on nommer différemment cette partition? Couverte de notes graves, de rythmes, de temps, de mélodies si différentes, composée d'harmoniques et de dissonances, de piano, de fortissimo.

La portée représentant la trame de la vie, les mesures chaque jour, ces temps et rythmes chaque histoire, les notes chaque personne... Et à écouter la mélodie, son interprétation, on y devine son compositeur... Divin...!

Comme j'ai affiné un peu mon cœur de musicien, je profite de chaque mesure pour savourer l'ensemble de la composition... Ces jours, je suis particulièrement à l'écoute de notes graves, de silence, avec un mélange de rythmes accélérés et un ultime adagio qui m'attire quelques larmes... de joie et de bonheur...

Je profite...

Merci...

Alexandre

Alexandre MORARD
Punto Corazòn
C.C. 09.05.16.047
Terminal Terrestre
GUAYAQUIL
ÉQUATEUR

Alexandre Morard s'est engagé 14 mois en Équateur pour l'association Points-Cœur, une œuvre catholique de compassion et de consolation en faveur des enfants et des hommes les plus rejetés à travers le monde.

Voir aussi:
Lettre numéro 1
Lettre numéro 2
Lettre numéro 3
Lettre numéro 4
Lettre numéro 5
Le site de Points-Cœur

 

Distribué par Déjeune qui Prie, Vétroz, Suisse.

web: www.djp.ch email: info@djp.ch