Alex nous écrit d'Équateur (2)
Point-Cœur Jeronimo Emiliano
Hola! Bonjour à toi cher parrain, marraine, famille, amis, présence d'une lecture...
Me revoici, après quelques deux mois (un peu plus, je crois) pour te conter les “aventures” du voluntario matricule 12-VII-3... (c'est ce qui est stipulé sur ma carte d'identité). Avant de prendre à bras le corps ce qui s'est passé entre le temps de ma dernière lettre et celle-ci, j'aimerais encore une fois te remercier chaleureusement pour ta présence et ton soutien. Cet appui est très important pour moi, le plus, dans les moments de difficultés (eh oui, il y en a quelques-uns) comme tu peux l'imaginer. Merci pour toutes les lettres que j'ai reçues et que je reçois — à ce sujet, j'aimerais demander pardon aux personnes qui m'écrivent et qui ne reçoivent pas de réponse! Ce n'est pas que cela m'importe peu de vous écrire, au contraire! Je pense souvent à vous et ce n'est pas le désir qui me manque de le faire, c'est seulement que je ne peux le faire concrètement. En effet, parfois le temps manque, mais surtout, je ne peux le faire matériellement, car ici l'envoi postal est (je ne vous le cache pas) cher! Nous avons donc opté, en communauté, pour écrire un maximum de trois lettres par semaines. Premier pas vers le partage des conditions de vie de nos amis. Ceci ne m'empêche pas toutefois de vous rendre présents dans mes pensées et prières, soyez-en assurés!
Mon stylo gratouille les pages aux prémices de décembre, nous sommes au début de l'hiver — tu parles, il fait 35 degrés et plus), la saison des mangues et des cocos bat son plein, nous les cueillons à même l'arbre et en profitons tout de suite, mumh! Ici, hiver égale saison des pluies; pour l'instant elles nous épargnent heureusement parce qu'il paraît que, quand ça commence à tomber, ça ne s'arrête plus et les rues sont remplies d'eau jusqu'à hauteur de genoux (si, si, ce n'est pas une blague). Les autres nouvelles fraîches de saison sont la qualification de l'Ecuador pour le Mundial (eh oui, en foot!). Les pronostics vont bon train sur la finale France/Équateur (je vous rassure, nos amis français n'ont pas perdu leur sens du cocorico), la venue du père Antoine-Marie pour quinze jours, qui parfait son espagnol (ex: il appelle une bonne grand-maman de bien quatre-vingt-dix ans “buenos dias señorita”, alors qu'à cet âge il est de rigueur de dire “Señora”).
Bien, dans ma première Lettre aux parrains, je te présentais un peu le pays, le quartier... Cette fois, je désire parler un peu plus de nos amis, de ce que je découvre, vis, partage avec eux. Ce partage pourrait se présenter sous le thème de “Alexandre, si nous descendions plus bas” (en référence à une lettre de père Thierry) ou aussi “Alexandre, mange ta galette” (en référence à mon frère de communauté). Je préfère la deuxième référence moins fine, mais plus incarnée, à mon goût.
Despedida
La fin septembre et le début octobre furent tout autant
mouvementés que mon premier mois ici. Nous avons
organisé les anniversaires de Vanessa (vingt ans) et
Myriam (vingt ans) et la despedida de Carmen (despedida
signifie fête d'au revoir!). Il a fallu organiser avec
les unes ce que les autres ne devaient pas savoir et
vice versa. À chacune de nos sorties, nous avions des
feuilles blanches, pour que les enfants et familles
puissent dessiner et un appareil photo. Il nous fallait
être prudent et expliquer à chaque famille que ces
dessins et photos étaient un souvenir pour Carmen et
qu'il ne fallait surtout pas vendre la mèche, jusqu'à la
despedida. Avec les deux anniversaires à des dates
différentes, les pauvres familles et enfants n'osaient
plus parler aux filles (nous non plus) de peur de tout
révéler. Ce temps de folie fut pour moi un temps de
réconciliation et de rapprochement. Je vais t'avouer que
depuis quelques temps, je me demandais ce que pouvait
bien apporter Points-Cœur à tous ces gens...
Tout ce sentiment de présence d'amour, de réconfort,
d'amitié vraie, de partage, dont je n'avais jamais douté
avant mon départ, s'était comme envolé. Je doutais du
sens de Points-Cœur. Et puis, lors de ces visites,
j'y suis revenu, à chaque famille, mon regard sur
l'œuvre se purifiait. C'est la despedida de Carmen
qui a lancé la roue. À chaque fois, nos amis nous
disaient: “Vous partez tous, il y a eu Juan, maintenant
c'est Carmen, et après Myriam, Édouard...”,
“Pourquoi vous partez, c'était si court ce temps
partagé...” “Comment on va faire pour te revoir,
Carmen? Tu vas nous manquer...”
Pour quelques-uns de nos amis, ce fut très difficile: “Vous n'avez pas le droit de partir, vous venez pour être amis avec nous, vous apportez quelques chose et maintenant vous partez, ça s'appelle de la traîtrise...”
Cristobal
J'ai donc commencé à me “réconcilier” avec l'œuvre
et à me rapprocher des gens. C'est toujours dans le
contexte de la despedida de Carmen et c'est avec elle
que j'ai rencontré Cristobal.
Cristobal est un jeune père de famille, il vit avec ses trois enfants, son épouse et sa belle-sœur dans une maison de canne sur pilotis d'à peu près 18 m2. Il est chauffeur de taxi de nuit, travail dangereux; maintenant, en plus de ça, il vend des tee-shirts dans un quartier tout aussi peu convenable, au niveau sécurité, que le premier. Travailler jour et nuit, monnaie courante pour nos amis, mais ça ne remplit guère les estomacs. J'avais rencontré Cristobal lors d'une des soirées d'adoration, que nous organisons tous les premiers samedis du mois. Je l'avais vu avec sa bible et échangé un simple “buenas noches, mucho gusto, soy Alejandro”. Nous étions donc, Carmen et moi, chez Cristobal pour que ma sœur de communauté puisse lui dire au revoir. Cristobal nous a parlé de sa vie, de ses désirs. Qu'il voulait trouver un autre travail car il manque d'argent pour faire bien vivre sa famille. Il se dévoile plus en nous parlant de son enfance, qu'à aucun moment son père n'a été présent à ses côtés, pour aller à l'école, lors de fêtes, pour partager des moments particuliers avec lui, etc. (attitude plus que coutumière chez les pères de famille; grâce à Dieu, il y a des “papitos” qui font exception).
Lui désire autre chose pour ses enfants, leur donner ce que lui n'a jamais reçu. “Mais voilà (nous dit-il) je ne rencontre pas beaucoup de soutien, je n'ai pas d'amis, en fait je n'ai que vous, avant que vous veniez je ne parlais jamais de tout ça...” Peu avant de partir, son épouse qui cuisinait le repas du soir nous invite à manger deux immenses assiettes de riz et de viande, nous tentons de refuser car après une “cola negra” (pepsi) et une gélatine, nous n'avions pas très faim. Elle insiste, Cristobal aussi, Carmen tente de dire non à plusieurs reprises. Et là, Cristobal m'a (entre guillemets) achevé, il m'a révélé la profondeur de l'amour que je rencontre ici, la profondeur de son sens, le don. (Si tu supposes que c'est là que je mange ma galette, t'as tout juste!). C'est à ce moment-là qu'il m'a dit qu'ici, à la Isla, ce n'est pas du superflu qu'on donne, du “ce que l'on a en trop”, mais bel et bien du nécessaire, du vital. “S'il vous plaît, acceptez le peu que je peux vous offrir...”
Seigneur, où nous veux-Tu?
Je te parlais, dans ma dernière lettre, de nos
“légères” difficultés avec la construction de la
maison (léger est utilisé ici de manière ironique. Je
pensais te raconter toute l'histoire dans cette lettre,
mais je me rends compte qu'il m'en faudrait une
entièrement consacrée à cela pour que tout te soit bien
clair. C'est donc ce que nous vivons maintenant, à son
sujet, que je vais t'expliquer.
Courant octobre, nous avons eu la visite du père Mario, supérieur général de la province andine des pères Somascos (rappel: ces derniers sont responsables des paroisses de la Isla Trinitaria).
Le père Mario est venu entre autres nous annoncer que sa communauté avait un projet à Santa Teresita (lieu de notre résidence actuelle). Celui de développer plus leur charisme par la construction d'une maison familiale qui accueillerait les enfants maltraités, abusés de Guayaquil. Cette construction nécessite la présence des prêtres sur place. Nous nous sommes donc vu proposer un déménagement. C'est-à-dire d'aller habiter là où eux habitent à présent, à quinze minutes de notre quartier, de l'autre côté de la Perimetral (route à quatre voies). Cette idée ne nous enchante guère, mais l'occupation de Santa Teresita n'était dès le début que provisoire (eh oui, en espérant notre propre maison).
Nous ne sommes pas les seuls à n'être guère enchantés par cette idée, tous nos amis ont pour ainsi dire sursauté à l'idée de nous voir partir. Je me rappelle la réaction de notre mamita, la señora Alina: “Comment! Vous devez déménager? Ce n'est pas possible, il faut le dire aux pères que vous devez rester ici, comment on va faire une fois que vous serez à la Sagrada Familia, ne vous laissez pas faire...”
Après l'avoir rassurée sur le fait que tout était convenu avec les pères, que nous ferions de notre mieux pour être toujours présents, elle nous a dit: “Eh bien, on va redoubler d'intensité dans la prière...”
N'ayant que peu d'idées, et surtout de bonnes, quant à la solution pour ne pas changer de barrio, voilà que notre visiteur, le père Antoine-Marie (S.J.M.) nous en amène une. “Si nous cherchions une maison à louer en attendant que nos problèmes bougent?” Bien sûr, commençons tout de suite. Et le plus enivrant est que tous nos amis se sont mis à rechercher la maison du bonheur avec nous, avec notre petite neuvaine à Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, à Saint Jérôme Émilien et à Saint Joseph, le “miracle” est sur le point d'aboutir. Une petite maison bien insérée dans le barrio avec une grande salle-cuisine, trois grandes chambres avec salle de bains. Et la cerise sur le gâteau, un patio (petite cour intérieure). Mais bon, ne nous réjouissons pas trop vite, car la maison n'est pas tout à fait terminée et nous ne connaissons pas le prix de sa location, pour l'instant. Nous continuons donc les recherches. À voir lors du prochain épisode, je te confie bien fort ce sujet épineux pour nous.
Préparatifs de Noël
Je ne te quitterai pas sans te parler un peu de Noël et
de sa préparation. Ce n'est que le début, mais je sens
déjà bien la différence avec mes Noëls précédents: j'ai
tout, sauf le sentiment d'y être. Il ne fait pas froid,
il ne neige pas, pas plus de vin chaud, ni de vitrines
de magasins envahies de Père Noël et autres. Notre arbre
de Noël est fait avec un pot de plastique ou piquet de
bois et une pelote de laine verte... On ne parle
pas de cadeaux... Ce changement quelque peu radical
est pour moi une invitation à chercher le sens vrai de
cet Avent, de ce Noël à venir. Je suis dépouillé de ma
tradition pour mieux rencontrer le dépouillement de la
petite crèche de notre petite chapelle. Notre Dieu fait
Homme se prépare à venir pauvrement, Il chemine sur le
dos d'un âne jusqu'à une écurie... Déconcertant!?
Ici, tout se vit dans ce même dépouillement, Veronika et
des amis du quartier ont préparé une crèche au coin
d'une rue, nous y avons célébré la sainte messe avec les
moyens du bord, nous déplaçant lorsqu'une voiture
passait. Et pour que tous les jours les gens puissent
admirer la crèche, tous les soirs, Veronika l'a remise
chez elle pour que rien ne soit volé et tous les matins,
replace les petits anges, les bergers, Joseph,
Marie...
En attendant le jour J, le jour de
Jésus...
Dieu ne paraît à une féerie, un rêve, pas plus que la
naissance de l'Emmanuel est un conte de fées. Juan
Carlos, notre petit voisin, le sait bien. Il n'a pas
commencé l'Avent devant une tasse de vin chaud, mais
pleurant à 4 h du matin devant son papa complètement
saoul, le suppliant de ne pas tirer, avec son fusil, sur
ce monsieur en face de lui. À treize ans, c'est la
deuxième fois qu'il sauve la vie de quelqu'un, la
première fut celle de sa maman. Et à chaque fois,
c'était son papa qui tenait le manche.
C'est donc bien dans cette réalité que Dieu s'est fait Homme pour nous annoncer Son Amour infini!
Alexandre MORARD
Punto Corazòn
C.C. 09.05.16.047
Terminal Terrestre
GUAYAQUIL
ÉQUATEUR
Voir aussi:
Lettre numéro 1
Lettre numéro 3
Lettre numéro 4
Lettre numéro 5
Lettre numéro 6
Témoignage d'Édouard
sur le site christicity.com
Le site de Points-Cœur